Site officiel de Gilles Ghez, peintre, sculpteur

 Un classique non relié

Robert Bonaccorsi, 26 Février 2015

Robert Bonaccorsi

La pourpre ecclésiastique ne sied point à Gilles Ghez et pourtant son œuvre s’organise et se déploie autour d’un point d’équilibre, d’un état en suspension (presque de grâce), d’un principe cardinal : l’autoportrait. Nous connaissons la particularité de ce travail à nul autre pareil, son organisation en boîtes. La captation d’un imaginaire et sa modélisation en réduction. Autrement formulé, les tribulations de Lord Douglas Dartwood alias Gilles Ghez. Un double, un jumeau, un miroir. 

« L’autoportrait  innommable  est inconcevable » (1). Ici l’autoportrait s’énonce sous pseudonyme dans le cadre d’une féérie romanesque. Je suis un autre, un frère besson, un alter ego et, conjointement, un ailleurs.

Comment établir la part des choses ? Chaque boîte implique l’analyse, le regard scrupuleux, l’exégèse mais aussi le coup d’œil, la lecture en diagonale. Une boîte de Gilles Ghez condense pour mieux déployer une fiction qui dépasse par principe et caprice les bornes. Il n’y a pas de limite à la conscience du rêve. La Boîte-en-valise  de Marcel Duchamp résume, condense, totalise. Les boîtes de Gilles Ghez  constituent autant de fractions autonomes et ouvertes qui peuvent s’articuler, se questionner, se découvrir  dans la solitude et en séquences. Le cadre libère l’infinité des possibles d’un imaginaire précis qui s’édifie avec la patience et l’attention d’un « artiste ménager » et « quelque peu radoteur », précise –t’il.

Réaliser une œuvre en trois dimensions oblige à la pluralité des techniques (peinture, sculpture, collage…) et nécessite l’habileté technique d’un bricoleur. L’artiste démiurge se découvre face à l’établi  tel un peintre  artisan. Son atelier, celui qu’occupait son grand-père, le peintre Georges Emile Capon, s’est transformé en gîte où l’on songe et où l’on crée. L’écrin des boîtes en chantier en quelque sorte. Une manufacture où Gilles Ghez se rend maître et possesseur de ses odyssées  à venir. Figurer ses propres récits, les rendre tangibles, palpables, traquer le motif  dans le tapis, voilà non seulement l’épreuve mais l’enjeu. Des Contes de la mer intérieure (2). La figurine relève du jouet, du jeu de rôle et par voie de conséquence du kriegsspiel.


Pour Gilles Ghez, la boîte est  la continuation de la peinture par d’autres moyens. Clausewitz  est proche dans cette stratégie du rêve qui s’énonce, pour mieux s’évader, en vases clos. Une dialectique  de l’interne et de l’ouvert, de ce qui se déroule « in the box » et des connections qui s’établissent et des références qui s’enchevêtrent. L’énoncé et le déroulement progressifs d’un mystère. Des chambres closes qui sont autant de lieux, de scènes, de situations en forme d’énigmes. La question qui se pose n’est pas de comment sortir de la boîte, mais bien d’y pénétrer. Nous découvrons, nous observons, presque par effraction, des tableaux palpitants, singulièrement figés, en équilibre, en tension. Il y a des clefs et d’autres clefs, à double sens, à double tour à ces chambres closes, à double fond. Dissiper (peut-on réellement le vaincre ?) l’ennui, découvrir l’antidote à la mélancolie, le sésame libérateur, la clef des songes ... L’œuvre de Gilles Ghez  se construit contre un spleen dévastateur et paradoxalement salvateur dans la mesure où il pousse non au crime mais au rêve :

Robert Bonaccorsi

« Parce que j’ai voulu tourner beaucoup de clefs
Parce que j’ai voulu pousser  beaucoup de portes 
J’ai vu pendre à des clous mes rêves étranglés (…)
Le vieux seigneur des spleens, le sire des ennuis
Plonge en mon cœur un couteau
Long comme mes nuits » (3)

Attendre « le noir dragon et le blanc mousquetaire » serait vain (fuyons le Désert des Tartares et le Rivage des Syrtes). Place au voyage, à l’aventure, Gilles Ghez nous invite à croiser des magiciens chinois et des maharadjas invisibles, de vieux princes, un mauvais ange, la Reine des pinces à linges, le Psy qui chante... Agissons en somnambules ! Nous observons avec un œil d’entomologiste les déclinaisons illustrées  d’un songe perpétuel. Un monde où il faut posséder au plus haut point le sens des proportions. Jonathan Swift et les Voyages de Gulliver illustrés par A. Robida (4) dont il conserve l’édition de sa jeunesse, constitue une référence majeure, la source peut être première de ce processus créatif où le récit et l’image ne peuvent être dissociés. Gullighez (2014). Un récit imagé où les rapports d’échelle, le grand, le petit, la réduction ou l’amplification deviennent autant d’éléments d’une composition symbolique. La majuscule et la minuscule pareillement, Gilles Ghez apparaît tel qu’en lui-même dans, par et pour l’écriture. Le stylographe est toujours présent dans ce travail qui conjugue les pleins et les déliés pour calligraphier les frontières d’un jeu de piste onirique. La littérature donc,  Joseph Conrad, Raymond Roussel, Paul Morand, Fernand de Croisset, Eugène Marsan, Nicolas Bouvier, Michel Leiris, John Meade Falkner, Robert Louis Stevenson et bien d’autres peuvent être ici et maintenant convoqués. Mais aussi les Aventures amphibies de Robert-Robert et de son fidèle compagnon Toussaint Lavenette, du sémillant Louis Desnoyers qui a commis ces vers pré surréalistes à propos du très oublié auteur des Messéniennes :

« Habitants du Havre, havrais
Je viens de Paris tout exprès
Pour déboulonner la statue
De Delavigne Casimir
Il est des morts qu’il faut qu’on tue » (5)

 Tu es moi… En quelque sorte !

Mais encore, je précise, je complète et je signe : l’école fantaisiste du début du 20ème siècle : Paul Jean Toulet, Léon Vérane, Jean Pellerin, Franc-Nohain le père de Jean (Nohain toujours) qui a également écrit de petites merveilles sur des musiques de Mireille :

« Et pourtant moi je l’ai vu le diable (…) avec ses yeux tout rouges et son front biscornu. Il sentait le vieux camphre et le mouton poilu ». (6). 7, rue Thermogène (2004), un hommage à Leonetto Capiello qui a réalisé aussi de nombreuses statuettes caricaturales en glaise ou en plâtre. Le texte, l’image, l’affiche, le roman, le roman qui s’affiche… il y a de l’humour, du rêve, du burlesque chez Gilles Ghez qui conjugue avec brio la fantaisie française et l’extravagance flegmatique de la perfide Albion.
 
Où notre héros montre qu’un Britannique solitaire tente toujours de garder les traditions (1987).
Un dandysme qui ne se limite pas aux accessoires (les Cannes de Monsieur Paul Bourget/ les chaussures de Gilles Ghez, ses cols de chemises, The last british shirt, 1993) qui ne se confond jamais avec une posture mais constitue bel et bien une ligne de conduite, une éthique, une voix, une écriture, une manière élégante et distanciée d’être au monde. Etre soi dans la présentation comme la représentation. Se faire non pas du cinéma mais son cinéma. Les œuvres de Gilles Ghez peuvent se découvrir à partir de la grammaire cinématographique : plan, gros plan, plan large, plan séquence, plan américain, plongée, contreplongée, traveling et même effets spéciaux. Un cinéma imaginaire, l’imaginaire du cinéma, celui des paquebots, des cargos, des voyages interminables, aux longs cours, des steamers, des jonques également. Le Bateau du docteur Moreau (1999), Simplement clandestin (2009), Votre Altesse n’aurait pas dû ! (2007). Captain Black Jack (1950) de Julien Duvivier avec Georges Sanders mais malheureusement sans Stewart Granger. Avec des boites métalliques de Craven A que l’on  pouvait retrouver vides dans les tiroirs des cabines des navires bananiers blancs, construits aux Etats-Unis d’Amérique  par les chantiers Cramp et voués à la démolition à La Seyne-sur-Mer, au début des années cinquante du siècle précédant. (Psy-chat-nalyse, 2000). Les divans se bousculent dans le cadre Psy de Chine 1 et 2 (2004 et 2007), Le Syndrome du chevalier (2004), avec comme patient Gilles Ghez ou tout au moins son image. 


Le doute s’installe, Gilles Ghez ne serait que l’un des noms d’emprunt de Lord Dartwood. Un pseudonyme, un nom d’artiste. Si cela est simplement envisageable, nous serions face à une œuvre radicalement spéculaire, un jeu de rôles où tel est pris qui croyait se reconnaître. « Le monde est un immense Narcisse en train de se penser, une pensée qui s’ignore suspendue à une pensée en train de se connaître ». (7)  Le monde comme reflets, interactions, miroirs, images, présomptions narratives. Gilles Ghez/Lord Dartwood, un duo singulier qui pense, agit, subit, accomplit. Tour à tour et à la fois marionnettiste et manipulateur, ils se confondent pour mieux s’éloigner avant d’apparaître dans l’incertaine et fragile majesté d’un sublime actant. L’autoportrait parlé, menteur, révélateur d’un héros impavide traversant avec élégance rivages et mirages.


 « Quand on écrit la biographie d’un ami, on doit la faire du point de vue de sa vengeance », une préconisation de Gustave Flaubert (8). La mise en scène d’une vie aventureuse, en forme d’autobiographie, n’emprunte pas obligatoirement l’habit du Comte de Monte-Cristo. Nous sommes ici en présence du portrait de l’artiste en éternel jeune homme. Lord Dartwood, Esquire, (comme l’écrivait Jean Ray) à jamais, for ever ! Un diplomate, un voyageur immobile, sans aucune afféterie,  mais possédant une très bonne éducation. « Un Ségur sans cérémonies » aurait pu écrire Sainte-Beuve. Mieux « un classique non relié » pour paraphraser Paul Morand décrivant sa visite nocturne à Marcel Proust. Un classique donc, s’inscrivant dans une tradition refusant les conventions (le pesant air du temps) et conjuguant au présent, dans l’esprit et la lettre, l’imagination, l’originalité, la constance et l’ironie. Des vertus cardinales… ou presque !
 
NOTES :
 
1 – Pascal Bonafoux, Autoportraits ou tout paraît, l’Harmattan, 2014, p31
 
2 – « Titre de l’exposition de Gilles Ghez » à Fécamp, Palais Bénédictine en 2007
 
3 – Edmond Rostand Les Deux cavaliers in les Musardises (1887-1893), Librairie Charpentier, 1929, p.160 et 163
 
4 – Jonathan Swift, Les Voyages de Gulliver  illustrés par A. Robida, Henri Laurens éditeur, 1ère édition en 1904
 
5 – Jean Nohain (paroles) musique de Mireille, 1952 chanté par Mouloudji, Juliette Gréco et Charles Trenet (une seule fois)
 
6 – Louis Desnoyers cité par Pierre Mille in Anthologie des humoristes français contemporains, Delagrave, 1920, p.40
 
7 – Joachim Quesquet, Narcisse (1931) réédité en 2014 aux Editions Prolégomènes, Eiguilles en 2014, p.61
 
8 – Flaubert, lettre à Ernest Feydeau in Correspondances, La Pléiade, Gallimard, T.4, p.607
 
9 – Sainte-Beuve, notice sur Xavier de Maistre in Œuvres de Xavier de Maistre, Garnier, Paris, s.d, p.III (le Vicomte de Ségur pour se distinguer de son frère devenu Maître  des Cérémonies de Napoléon, écrivait à ses amis : Ségur sans cérémonies.
 
10 – Paul Morand, le visiteur du soir, suivi de quarante-cinq lettres inédites de Marcel Proust, La Palatine, Genève, 1949, p.23

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