Site officiel de Gilles Ghez, peintre, sculpteur

 Trait pour trait

Fabrice Pataut, 2015

J’étais inquiet, enfant, du regard sombre de Louis-Ferdinand Célinte sur la couverture du volume de la Pléiade réunissant Voyage au bout de la nuit et Mort à crédit. Je lui préférais de loin celui du jeune Proust sur le premier volume de la Recherche dans la même collection : doux, énigmatique, oriental, lycéen. Il y a une parenté facile à déceler entre le visage de Ghez et celui de Céline: le front dégagé, le regard fixe, le tombé des lèvres, et une autre, moins évidente parce que plus profonde, du côté des qualités que je retrouvais dans la photo du jeune Marcel, une consanguinité que seule la fréquentation des dioramas de Ghez m’a apprise. La photographie de Céline, en vérité, me faisait peur. Le nom, également, était terrible, comme celui d’un crime atroce jugé aux assises et pour lequel le législateur a dû inventer un mot tant il est difficile de concevoir qu’un être humain ait pu vouloir le commettre.

Alors que Proust, avec ses deux consonnes finales qui s’attardent entre la langue et le palais pour le plaisir du goût et de la diction, disait à l’avance quel bonheur j’aurais à lire le livre de l’homme qui portait un nom si juste et quel chagrin j’aurais en le finissant. C’est pourquoi j’y reviens incessamment et pourquoi aussi j’ai de multiples entrées dans le livre de Proust sans avoir à revenir au début, afin de ne jamais perdre le fil de ce plaisir. De même avec Ghez. Je quitte chaque boîte avec assurance et reviens à l’une ou l’autre au gré de circonstances hétérogènes devenues familières : conversations à bâtons rompus, rencontres fortuites, observations minutieuses de règles qui me rappellent telle ou telle mise en scène et indiquent avec précision où il faut revenir, quelle porte il faut pousser. Je note avec facilité un lien, une affinité, un parallèle ; non pas le genre de similitude pittoresque qui ferait dire « c’est comme dans la Recherche », mais plutôt, une fois de plus, une consanguinité.


Rien n’est « comme dans Ghez » sinon un autre Ghez. Ce lien du sang, les dioramas y sont soumis contre leur gré. Chaque boîte vient à moi comme la parente d’une autre, naturellement et selon son rythme propre. Toutes sont contingües, stables, équanimes. Rien ne se détache de l’ensemble sans risque ou douleur. J’ai parlé à dessein de mise en scène car chacune relève plus du tableau vivant que de la peinture. On les verrait sans mal recréées sur scène et je parie que les connaisseurs et les intimes s’amuseraient en surface de ce que tel ou tel acteur prenne si bien la pose, ou de ce que le pont du bateau reproduit sur la toile de fond ressemble de si près à l’original. C’est tout naturel car l’art du diorama, tel qu’il est pratiqué ici, est plus un art théâtral qu’un art plastique, et comme il n’y a chez Ghez ni tirade ni morceau de bravoure, ni bel canto qui casserait l’effet d’ensemble et de continuité, mais plutôt une boîte unique qui se démultiplie à l’infini pour dire la même histoire sous un autre angle, nous avons une sorte de littérature totale portée telle quelle sur scène parée d’autres habits. La matière, bien sûr, est celle de l’art plastique, mais l’objet est ni plus ni moins celui du conte, du drame, de l’épilogue ou de la parabole.


On aurait donc tort de voir dans ces œuvres une galerie de portraits, comme si l’on suivait jour après jour les murs d’un long couloir agrémenté de cimaises, à la découverte de nouveautés. Le portrait, plus travaillé, mieux ciselé que la simple image qui peut bien rester imprévue et immédiate, se rapporte à la vérité de ce qu’il représente d’une manière particulière. Puisque j’ai fait l’hypothèse qu’il n’y a vraiment qu’un seul Ghez démultiplié de la première boîte à la dernière, j’irai jusqu’au bout : la vérité de la boîte de Ghez, l’unique, constamment inachevée, qui décline patiemment toutes les apparences de son sujet favori en nous donnant l’illusion que l’artiste a créé depuis tant d’années pour le plaisir de la vue quantité d’objets différents, cette vérité, donc, tient dans sa fidélité à l’illusion. Le moi existe, mais uniquement par prestidigitation. Celui de Ghez n’échappe pas à la règle. Comme les assassins impunis, il donne l’exemple.


Parlant précédemment de crime, je me suis souvenu d’un portrait qui faisait peur, d’une photographie qui induit aujourd’hui cette idée désagréable que quelqu’un aurait pu commettre un céline, un crime comme on en voit peu. Celui qui commet un proust fait aussi une chose brutale à sa manière malgré l’autre photographie qui respire la douceur du lycée et du Levant. Cet assassin-là cherche jusqu’au bout à se connaître et subit une sorte de contrariété bénéfique à chaque tentative. N’est-ce pas ce que je m’entends dire à chaque nouvelle boîte, avec chaque nouvelle pièce qui s’insère dans la construction du portrait unique? Voilà, me dis-je, le moellon qui manquait, le détail qui faisait défaut. Le portrait s’échaffaude, s’affine, dévoile un mensonge ou deux. On souçonnait une fausseté, on se persuade après coup que ce soupçon était juste, on comprend à la réflexion combien ladite fausseté avait son importance, combien même elle était vitale pour conclure non sans amertume que sa raison d’être toute entière était la boîte. L’autoportrait, comme l’autobiographie, est parsemée de chausse-trappes et de faux-semblants. Le portrait de Ghez — si je puis me permettre de désigner par là toute la production depuis la boîte numéro un — ne fait point exception à la règle, mais sans naïveté, avec un sens aigü de la souffrance qui doit en résulter.


Un portrait correct et fidèle doit rassembler à côté des intuitions justes les erreurs qu’on a commises à propos de soi-même. Ces méprises disent aussi quelque chose d’important sur celui qu’on croyait être, ce qu’on pensait avoir achevé et qui n’était finalement qu’une ébauche ou une intrusion étrangère.
Il y a plus encore. Le mensonge, l’erreur conçue expressément pour la tromperie lorsqu’elle est tournée vers soi est d’une autre envergure. Ghez en use à loisir. D’abord par souci d’égotisme, ensuite par dandysme et enfin en tant que mécréant authentique qui n’a que faire des rétributions post mortem. Ghez est un menteur invétéré mais comique, et c’est la comédie de son mauvais caractère qui se joue depuis le début, au fil de la boîte incomplète qui expose, raille et insulte le bon sens. L’autoportrait ghézien s’impose par là-même une tâche difficile ; là plus qu’ailleurs les affinités avec soi-même doivent rester électives. C’est chose faite.

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