Site officiel de Gilles Ghez, peintre, sculpteur

Le Baume de Soutoul

Tout commence chez Soutoul, droguiste à l’ancienne de l’avenue de Clichy, que mon grand-père fréquentait déjà dans les années 30 : il m’emmenait parfois dans ce merveilleux magasin aux odeurs étranges planant sur des outils de toutes sortes dont j’essayais de deviner les fonctions. Ce commerçant bourru était un as dans sa partie et il fabriquait pour ses clients de très bons produits, grâce à ses connaissances en chimie.
 
Parmi les réalisations exceptionnelles de notre praticien figurait un produit d’une rare solidité qui ne se fendillait jamais ? Nous étions assez fauchés au 43 de la rue « Durantin prolongée » et les réparations de notre vieille maison bénéficiait souvent de l’efficacité des productions de notre marchand de couleurs. Or, me taraudait depuis longtemps…l’envie de passer au relief, tout au moins au bas relief.
 
La nécessité vint de refaire la salle de bain du rez de chausssée. Nous voici, mon grand-père et moi, bouchant les fissures avec le beaume de Soutoul et constatant au séchage son aspect impeccable, prêt à être poncé ? J’étais alors très lié à Jacques Sautès, ex-cadre dans les assurances, qui avait jeté cette fonction aux orties pour devenir libraire d’occasion au marché Malik que je visitais régulièrement pour m’acheter d’élégantes défroques anglo-saxonnes « vintage ». Jacques avait beaucoup fréquenté le groupe surréaliste et sa grande culture lui avait permis de constituer la base de son commerce de livres en vendant sa bibliothèque, alors riche de merveilles et de curiosités qui me firent délaisser les fanfreluches au profit de quelques volumes fascinants dont …  «  Les nuits chaudes du Cap français ». C’était un texte d’Hugues Rebell, personnage scabreux et parfaitement impolitiquement correct. Ecrit dans un faux style 18°, il se présentait comme le journal inachevé d’une maquerelle et putain, devenue maîtresse d’une plantation en Haïti, grâce à je ne sais quel méfait. La Dame était « bimétaliste » et vivait entourée d’une galerie de débauchés équivoques, comme les romans libertins savent les inventer. L’histoire se passait en 1789 ou 1790, pendant les débuts de la Révolution, dont les effluves lointaines de la métropole commencent à peine à dégrader une société pleine de privilèges et adepte de l’esclavage. Ce doux mélange permettait à notre auteur d’exercer avec passion sa tyrannie des sens en profitant de l’anarchie totale des périodes troublées.
 
Le sujet de ce livre inspira ma première boîte. Pour la mise en page de ma composition, je me suis servi du portrait - médaillon qui orne ma jolie édition de «  Du dandysme et de Georges Brummell », publiée en 1918 Chez Emile Paul Frères.

Gilles Ghez
Gilles Ghez

Je me décidais pour un format carré en carton fort ou s’inscrivait un profil de trois quarts dont le front, les arcades sourcilières et le visage un peu plat seraient faits avec la pâte miracle du génial Soutoul.
 
J’animais ensuite la face en relief par des créatures entremêlées dans un esprit arcimboldesque.
 
Dans la tête du portrait se mêlent les pensées luxurieuses d’un roué : de noirs muscadins, la cocarde blanche au chapeau, les corps emmêlés de belles femmes des deux couleurs, déesses sadomasochistes ou heureuses flagellées, tout cela se mélangeant à quelques perroquets psalmodiant sans doute quelques prières vaudou. (il y a même une croix inversée.). Une des narines du nez est un sein gonflé et l’œil gauche est blanc comme la jouissance qui le fait chavirer ; à son haut col de chemise s’entortille une cravate blanche, d’un style brummellien, ornée d’une broche dont le motif représente un vieux  trois mâts cinglant des rivages tropicaux où les palmiers fleurissent.
 
Je m’étais inspiré pour cette broche d’un bijou possédé pour un temps par mon amie Florence de Commeyras qui se l’ait fait volé inexplicablement.
 
Le motif en était le Colisée de Rome et quelques ruines du Forum, exécuté en minuscule mosaïque, le tout serti dans un mince ovale d’or.
 
La perte de ce joli ornement lui avait fait de la peine et j’étais décidé à lui trouver un remplaçant en hantant les vitrines des antiquaires : sans résultat, hélas, que l’apparition d’un objet du même genre sur la cravate du héros des cette œuvre nouvelle.
 
Il reste dans le ciel de ma boîte d’improbables restes d’un feu d’artifices qui retombent comme la suite du roman d’Hugues Rebell qui n’est jamais parue.
 
Je pensais aussi en peignant mon sujet à des réminiscences de Bug Jargal et à l’aventure de Toussaint Louverture.
 
Ma boîte imposait quatre côtés que je décidais (déjà) d’habiller de miroirs pour éviter les découvertes et gagner en préciosité.
 
La machine à onglet de mon grand-père Capon me permit de couper des moulures pour confectionner un cadre doré un peu sans âge précis.
 
L’objet plut à Jacques et à sa compagne d’alors, Liliane Bedel.
 
Mon ami Sautès avec encore des liens avec José Pierre, le poète surréaliste et grand amateur d’art. Sa coquetterie et son sens du jeu lui fit envoyer Liliane à sa place pour présenter mon tableau à José. La jeune femme partit démarcher cet éventuel amateur avec mon machin sous le bras. Le résultat de cette expédition dépassa tous mes espoirs : José acheta la boîte sans en discuter le prix. L’élégance du geste me plut infiniment. Je finis par le rencontrer et nous sommes devenus amis.
 
Cette pièce n’a été exposée qu’une seule fois, dans ma rétrospective de Montbéliard en1990 et elle apparaît, mal reproduite, à la page 58 du catalogue « Gilles Ghez, Dioramas 1972-1990 ». C’est la figure N°1 et pour cause, c’est ma première boîte… Elle rentra ensuite sagement chez José jusqu’à cette misérable vente publique où je l’ai rachetée.


Gilles Ghez

Les nuits chaudes du Cap Français

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