Site officiel de Gilles Ghez, peintre, sculpteur

 L’autoportrait et son double - Les vies imaginaires de Gilles Ghez
Gilles Guez et Jean Bazin, Montmartre, Février 2015

Gilles Ghez et Jean Bazin

La différence entre les créateurs et les non créateurs est que les premiers aiment à parler d’eux-mêmes, alors que les autres y répugnent. Une œuvre personnelle est forcément une confession plus ou moins déguisée.

Cioran, Cahiers.


Lors de nos rencontres amicales, Gilles Ghez évoquant sa petite enfance montmartroise, me confiait récemment : « tout petit, j’ai joué dans une jungle au-dessous d’une boîte ». La jungle c’était le jardin où il inventait déjà des territoires infinis aux arbres gigantesques où il transformait volontiers ses jouets, soldats ou cowboys en Conquistadors espagnols ou en Tupamaros.


La boîte au-dessus de la jungle c’était l’atelier où il avait peu accès, qui sentait bon la térébenthine et dans lequel son grand-père artiste peintre montait pesamment pour recevoir quelques rares amis et réaliser ses tableaux, ce qui pour le jeune Ghez relevait d’une alchimie lointaine et fascinante. Cette pièce atelier qui lui semblait immense était pour lui le terrain de jeu de son grand-père. Terrain de jeu qui, il l’ignorait à cette époque, deviendrait le sien toute sa vie durant.


Pour Gilles Ghez la figure masculine centrale et la première figure artistique fut celle de son aïeul tandis que sa mère et sa grand-mère lui apportaient une présence féminine constante. De fait, sa grand-mère devint très vite sa préceptrice attitrée pour lui apprendre à lire et à écrire car gaucher contrarié il éprouvait les pires difficultés à l’école. Il aurait pu faire sienne cette pensée de Morand dans Venises : « L’école ne me fut qu’un long ennui, aggravé de blâmes, mérités ; si l’encre me restait aux doigts, rien ne me restait dans la tête ». 


À l’école communale, Gilles Ghez n’avait qu’une envie, c’était de sortir. Jouer avec les autres ne l’intéressait pas. Il a toujours préféré les adultes aux enfants. Seuls deux camarades trouvaient grâce à ses yeux et soulageaient son existence par leur incapacité à se plier aux exigences du système scolaire. Il s’agissait d’une « petite poulbot jolie comme un cœur » qui s’appelait Ginette Trouillon et d’un garçon adorable, fils d’immigré, qui avait un accent algérien à couper au couteau. Il se nommait Louchami et il louchait légèrement, il faut bien le dire !


Ghez fascinait ses camarades en leur racontant de faux films dont il inventait le titre et la trame avec l’imagination fertile qui l’habitait déjà. Le fils de l’institutrice était tellement émerveillé qu’un jour il rapporta à sa mère que Ghez allait sans cesse au cinéma. Évidemment, cette dernière se rendit vite compte, après l’avoir interrogé, que tous ces films n’existaient que dans le cinéma intérieur de son élève.


Pour faire face à ses difficultés scolaires, son père, qu’il ne voyait que rarement, décida de l’envoyer dans un pensionnat très chic à Senlis. Pour ce jeune garçon, fragile comme il n’est pas possible, la pension fut une condamnation à l’oubli du jeu et une précipitation brutale dans le réel. Il y resta cinq ans.
L’un des rares souvenirs positifs qu’il en garde, c’est celui d’un surveillant anglais à l’élégance toute britannique qui fumait des Craven ou des Players, laissant après son passage dans les couloirs, ce parfum très curieux que seules ces cigarettes peuvent répandre. Gilles Ghez sort à quinze ans de chez les Maristes sans aucun diplôme.


Ne sachant plus quoi faire de lui et voyant qu’il avait un don certain pour le dessin, son grand-père le fit entrer à l’école Estienne où il avait été professeur lui-même, pour une formation en dessin lithographique. Là encore, Gilles Ghez connut l’ennui et fit tout ce qu’il fallait pour ne pas réussir. Pour autant, il excellait en dessin d’art où un « extraordinaire professeur » sut déceler dans ses dessins d’imagination quelque chose de très singulier qui lui paraissait important. Certaines techniques enseignées à Estienne comme l’aérographe lui seront utiles plus tard pour couvrir ou susciter des reliefs lorsqu’il commencera à réaliser des boîtes.
 
C’est aussi grâce à la formation dispensée dans cette école que Ghez put effectuer ses obligations militaires au service hydrographique de la marine. Il y avait pour mission de corriger les cartes. Ces deux années d’armée se passèrent tant bien que mal pour ce marin improbable qui s’amusait à écouter les récits de campagne des officiers de marine. Entre-temps, Gilles Ghez s’était marié une première fois à dix-neuf ans. Il vivait dans l’atelier que son grand-père avait déserté. Il traversa les évènements de soixante-huit avec une dialectique toute « ghezienne », puisqu’insensible à la révolte étudiante, il escortait néanmoins sur les barricades son épouse, enseignante et militante. C’est durant l’été suivant, passé à Perros Guirec, que le feu sacré de Ghez pour la peinture se révéla. Il y exécuta une série d’œuvres sur papier : gouaches, aquarelles, dessins, souvent des autoportraits, qui donnèrent lieu à une première exposition dans une librairie-galerie de Saint-Germain des Prés. Grâce à cet événement, l’artiste vendit quelques dessins et put, grâce au soutien sans faille de sa famille, rester dans son atelier à travailler.


Pour comprendre comment Gilles Ghez en est arrivé aux boîtes, il faut évoquer une exposition qu’il avait visitée en 1964 avec ses condisciples d’Estienne. Celle-ci intitulée Le Surréalisme : Sources, histoire, affinités, avait été organisée par Patrick Waldberg à la galerie Charpentier, rue du faubourg Saint-Honoré. Sur le trottoir d’en face, se trouvait la boutique du bottier John Lobb, détail savoureux lorsqu’on connaît la passion obsessionnelle de Ghez pour les chaussures…


Cette exposition présentait toiles et objets surréalistes au regard d’œuvres de Colombie Britannique, prêtées par Robert Lebel et Max Ernst. Le souvenir de cette découverte a longtemps « madérisé » dans la mémoire de Ghez. Il éprouva selon ses propres dires, non seulement un choc esthétique et émotionnel, mais aussi la sensation que s’ouvrait pour lui la possibilité de s’exprimer pleinement avec les techniques entrevues. Les surréalistes exposés lui offraient cela, et non pas leurs théories. Il ne les connaissait pas encore. En effet, il était plutôt à cette époque dans la culture de son grand-père où figuraient en bonne place Huysmans, Barbey d’Aurevilly, Villiers de l’Isle-Adam, auxquels il faut ajouter Lautréamont, Baudelaire, Mallarmé, Conrad, Roussel, Morand, que Ghez avait lus aussi. Parallèlement à ces lectures, l’influence du cinéma sur lui était totale. Le cinéma a toujours été pour Ghez un art de rêve. Ce qu’il y recherchait au départ, c’était l’aventure, c’était pouvoir sortir de lui-même, être quelqu’un d’autre.


Dès son plus jeune âge, sa grand-mère l’emmenait au musée de l’homme où l’on projetait des documentaires sur l’Amazonie, l’Afrique… Et là, l’écolier rétif aimait à apprendre. Bien des années plus tard, c’est en fréquentant la cinémathèque qu’il se forgera une immense culture cinématographique. Et qu’est ce que le cinéma pour un peintre sinon une peinture en trois dimensions qui s’anime. 


La première boîte réalisée par Gilles Ghez, Les nuits chaudes du cap français, bien qu’inspirée d’une gravure représentant Brummell dans Du Dandysme et de Georges Brummell de Barbey d’Aurevilly (1845), est à l’évidence un autoportrait. Cette œuvre doit son titre à un roman d’Hugues Rebell (1902), de son vrai nom Georges Grassal de Choffat, personnage décrié proche du royalisme et auteur sulfureux. Ghez venait d’en faire l’acquisition aux puces de Saint-Ouen où il se rendait fréquemment pour acheter des vêtements anglais de bonne coupe dans l’image qu’il se faisait d’une Angleterre usée, élégante et un peu planante. Cette première boîte fit mouche, si l’on peut dire, puisque contre toute attente, c’est José Pierre, membre du mouvement surréaliste et auteur de plusieurs essais sur la peinture qui, séduit, en fit l’acquisition. La rencontre avec José Pierre fut déterminante, elle permit à Ghez de rencontrer d’autres artistes comme Christian d’Orgeix, Jean-Claude Silbermann, Théo Gerber et surtout Ivan Tovar auquel le liera une amitié et une complicité profonde. 


Ces rencontres stimulantes renforcèrent Ghez dans son désir de peindre. En 1974, grâce à José Pierre, il put réaliser une exposition dans ce lieu particulier, en principe dédié à l’art brut, qu’était l’espace Jacob. Cette exposition lui valut la reconnaissance de nombreux surréalistes tels Jean Schuster, Gérard Legrand, Philippe Audoin, Jean-Louis Bédouin, et Claude Courtot. Dès lors, Gilles Ghez se consacrera essentiellement à la réalisation de ses boîtes en créant des figurines qu’il mettra en scène. Plus jeune, il avait été fasciné par les métiers d’acteur et de metteur en scène. Il avait suivi des cours de théâtre qui avaient compté dans sa vie, même s’il s’était vite aperçu qu’il était fait pour travailler seul ; la troupe ce n’était pas pour lui. C’est ce goût de la mise en scène qui le confirme dans la création de ses boîtes. Au départ, il ne fait que des visages, puis petit à petit, il introduit des personnages très inspirés des pointes, des courbes de toute la fantasmagorie d’Ivan Tovar. Mais chez Ghez, ces pointes aiguisées deviennent des armes pour se démarquer, pour faire face, pour édifier une sorte de herse ou de garde prétorienne autour de soi. Toujours l’envie d’être seul et de pouvoir créer tranquille loin des querelles de chapelles. Chez lui, contrairement à ce que certains ont écrit à tort, l’œuvre n’est pas complètement préconçue. Restreignant volontairement la part de préméditation, il se laisse mener par son travail : c’est la pratique qui amène l’inspiration, cela peut naître éventuellement de la conception même du personnage, du temps passé à le fabriquer, en se demandant dans quelle situation le mettre. D’ailleurs, dans la vie réelle, Ghez dit souvent que « les gens sont des suites de clés et que toute la vie passe entre clés et serrures ».

Gilles Ghez et Jean Bazin

En 1976, après avoir participé grâce à son ami Jean-Claude Silbermann à une exposition collective intitulée Wien (1876-1913), il va, sur les conseils du galeriste Mathias Fels, mettre en place une esthétique plus ancrée dans son siècle. Il passera par le trench-coat qui devient l’armure des temps modernes et fera apparaître dans ses boîtes le monde de l’ambiguïté où règne une certaine porosité entre policiers et gangsters. Nul doute que les nombreux romans policiers dévorés durant l’enfance le nourrissaient encore. Dix ans plus tard, Lord Dartwood fait son apparition. Après s’être inconsciemment exclu de son travail, Ghez va en devenir le sujet principal à travers ce personnage qui sera, comme il le dit, « son double en mieux, plus grand, plus mince, plus riche aussi pour des raisons de liberté ! » Dans cette nouvelle aventure, Gilles Ghez bénéficie de la complicité de Véronique, sa troisième femme, qui devient tout naturellement Lady Veronica Dartwood, représentée superbement dans de nombreuses boîtes. Dartwood fit l’objet d’une exposition à l’atelier des enfants du centre Georges Pompidou en 1987. L’incarnation de ce personnage, c’est l’anglais ancien officier de l’armée des Indes, aventurier cynique, agent double voire triple qui, au fond, éprouve pour l’Angleterre le plus parfait mépris comme pour le reste du monde d’ailleurs.  Dartwood poursuivra Ghez dix années durant lesquelles ce dernier mènera une existence quasi monastique consacrée à la création de pièces dont il sait qu’il est le héros sans oser l’avouer. 

Ce n’est qu’à partir de 2000 que Ghez s’autorisera enfin à devenir le sujet assumé de ses boîtes, sujet complexe et fragile à l’instabilité terrifiante. De fait, tout au long de son œuvre, il n’a jamais cherché qu’à se représenter parce qu’il est comme il aime à dire « sa meilleure invention et la pire ». Pour Ghez, l’autoportrait est une évidence et la boîte demeure un réceptacle invraisemblable, boîte à secrets forcément… Et qu’y a-t-il de plus secret pour l’artiste que l’artiste lui-même ?


Le « connais-toi toi-même » inscrit au frontispice du temple de Delphes et repris par Socrate, demeure pour Gilles Ghez une injonction ésotérique, difficile, sinon impossible à appliquer. C’est par une autofiction picturale qu’il s’efforce d’y répondre. 


Dans l’attirance de Ghez pour l’Angleterre, l’insularité a joué un rôle essentiel. « Insularité, c’est quelque chose qui me correspond, je suis par nature un insulaire » dit-il. L’imaginaire a toujours tissé une relation avec l’île dans les domaines littéraires et artistiques, mais chez Ghez l’insularité désigne avant tout la solitude qu’il a toujours éprouvée : dans son enfance d’abord, en tant qu’artiste ensuite.


Du reste, qu’est ce que l’atelier montmartrois de Gilles Ghez sinon une île avec tous ses escarpements, une île où l’on n’accoste pas facilement. Quand il y travaille, la vue sur l’extérieur est masquée. L’artiste déteste être regardé, il pourrait dire avec Georges Perros : « j’ai l’obsession du lieu fermé, autonome. Je n’ai jamais pu travailler en plein air ».


Dans cet atelier, Ghez a fait naître près de quatre cents œuvres. Elles sont comme autant de « boîtes noires » qui, sur un mode Roussélien, enregistrent les voyages intérieurs de cet insoumis définitif, de cet artiste de toutes les audaces. Singularité, humour, rêve, poésie y sont constamment convoqués. 
On peut dormir dans les boîtes de Gilles Ghez, le sommeil est alors une fête d’orient.


Jean Bazin,
Montmartre, février 2015.

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