Site officiel de Gilles Ghez, peintre, sculpteur

 Douze rêveries et réflexions autour de Gilles Ghez et Lord Dartwood

Par Gilbet Lascault 

1/ Pour un traité des enveloppes
Bien des œuvres de Gilles Ghez (né à Paris en 1945) sont des peintures sur toiles ou sur papier. Mais ici on tentera de rêver et de penser à partir, surtout, de ses “ boîtes ”, qu’il crée depuis une vingtaine d’années, en particulier à partir des boîtes qui mettent en scène (depuis 1986) un personnage singulier : Lord Dartwood. Ses boîtes renvoient, selon Gilles Ghez, à diverses expériences, à des craintes, à des désirs, des espoirs pluriels et parfois contradictoires. Elles constituent également des façons de mettre en évidence divers aspects de l’acte artistique.

Les boîtes sont chambres d’hôtels, lieux de séjour provisoire pour d’éternels voyageurs, lieux d’impermanence, ouverts sur l’une de leur face à l’œil du spectateur, œil lui-même nomade… Les boîtes sont autels, reliquaires, espaces de conversations… Les boîtes sont moments d’opéra, rappelant les maquettes de décors, soulignant la proximité entre les limites d’une scène de théâtre, les cadres qui cernent un tableau, les bords d’une fenêtre à travers laquelle on regarde. Lorsque certaines boîtes de Gilles Ghez figurent une salle d’opéra baroque d’une manière volontairement excessive et délirante, il faudrait parler d’une étrange présentation de la représentation.

Il conviendrait d’y voir l’énigmatique déploiement d’un simulacre… Les boîtes sont des musées (avec, parfois, au premier plan, l’effigie d’un gardien à demi endormi). Elles constituent alors un redoublement, une “ mise en abîme ” (pour employer le mot de Gide) de la pièce dans laquelle elles sont suspendues…Les boîtes sont coffres où se dissimulent peut-être des trésors semblables à ceux que Lord Dartwood découvre (dans une boîte où il est représenté) à l’intérieur de la forêt amazonienne…Les boîtes naissent grâce aux outils contenus, évidemment, dans une boîte à outils…Les boîtes sont cercueils ; elles rappellent Hamlet et son dialogue avec le crâne (que Gilles Ghez parodie en un dialogue entre Lord Dartwood une de ses chaussures).

Situées du côté de la mort, elles soulignent les aspects de l’art comme un embaumement, comme immobilisation de l’instant. Si Gilles Ghez est fasciné (de manière parfois ambivalente, avec des moments d’irritation) par l’Angleterre, c’est peut-être, entre autres raisons, parce qu’en tant qu’île, elle constitue un petit conservatoire isolé, parce qu’elle en serait en quelque sorte une boîte paradoxale aux limites formées par les mers. On se dira aussi que les œuvres de Gilles Ghez (comme d’ailleurs d’autres œuvres actuelles) pourraient servir d’illustration à un grand traité des Enveloppes, qui reste à écrire. Dans ce traité seraient étudiés les épidermes, les vêtements (qui intéressent à juste titre Gilles Ghez), les cabines de bateau, les chambres, les châteaux, les boîtes, nécessaires, coffrets, cercueils, pyxides, étuis et autres multiples emballages.


2/ La troisième dimension garde ses secrets

Construire des boîtes, c’est également pour Gilles Ghez, l’occasion d’échapper, pour un temps, à la fois à la peinture, à la sculpture, à l’art des environnements. Nul ne pénètre physiquement dans une boîte. Nul ne peut tourner autour des colonnes, des meubles, des personnages qui s’y trouvent. Nul, s’il veut voir ce qui s’y passe, ne peut éviter la vision frontale de la scène montrée. Le regard de biais est ici rendu plus difficile que dans le cas des œuvres en deux dimensions.

L’usage par Gilles Ghez de la troisième dimension a donc des effets paradoxaux. Un espace est proposé à un parcours alors que sa pénétration est interdite : espace de leurre dont les contradictions peuvent être vécues dans le plaisir.

Un tel espace, en trois dimensions et impénétrable, semble également s’opposer, de façon subtile, à certaines analyses que propose Claude Lévi-Strauss des modèles réduits. Selon Claude Lévi-Strauss (dans La pensée sauvage, 1962), la miniaturisation, la réduction d’échelle permet en général de prendre possession, d’un seul coup d’œil, d’une totalité. “ À l’inverse (dit-il), de ce qui se passe quand nous cherchons à connaître une chose ou un être en taille réelle, dans le modèle réduit, la connaissance du tout précède celle des parties. ” Or chaque boîte de Gilles Ghez, inaccessible, définitivement fermée, n’est jamais complètement connue comme un tout et certaines de ses parties ne peuvent pas être explorées. À moins de casser la boîte, il nous faut accepter qu’elle reste énigmatique. Elle ne sera saisie, connue, ni d’un seul coup, ni par investigation progressive.

Dans La femme 100 têtes (1929), son magnifique roman en collages, Max Ernest écrit : “ La femme 100 têtes garde son secret. Elle le garde ”. Par ses boîtes, Gille Ghez indique comment la troisième dimension garde ses secrets, organise un univers où se multiplient les replis, les lieux opaques, les labyrinthes fragmentaires, les zones définitivement invisibles.
Gilles Ghez n’hésite pas à rapprocher ici deux notions que l’on n’a pas l’habitude de penser ensemble : le réel et l’inquiétant. Pour lui, la troisième dimension, telle qu’elle est mise en œuvre dans les boîtes, produit des effets de réel, c’est-à-dire (suggère t-il) des effets inquiétants liés au sentiment de l’inconnaissable ;
Il lui arrive de définir ses boîtes comme des œuvres à secret. Et l’on pensera ici à certaines images à secret de l’allemand Erhard Schön (v. 1490-1542), qu’a bien analysé le grand historien d’art Jurgis Baltrusaitis dans son livre sur les anamorphoses (nouvelle édition en 1984). Mais les œuvres de Gilles Ghez s’opposent à celles d’Erhard Schön d’au moins deux façons. D’abord, Gilles Ghez ne veut pas produire d’anamorphoses, de jeux savants avec la perspective. D’autre part les images anamorphiques de Schön finissent par livrer leurs secrets, si on les regarde du point de vue qui convient. Au contraire, les secrets des boîtes de Gilles Ghez nous échappent à tout jamais. Nous savons simplement qu’ils existent et nous ne pouvons pas oublier notre savoir incomplet, inquiétant, notre savoir qui ouvre sur l’inconnaissable.

On pensera également ici à deux œuvres de Marcel Duchamp. L’une s’intitule À bruit secret (1916). À la demande de Duchamp, l’un de ses amis (Walter Arensberg) place au cœur de l’œuvre un petit objet qui fait du bruit quand on la secoue. Et Duchamp écrit : “ Jusqu’à ce jour, je ne sais pas ce que c’est que cet objet, ni (j’imagine) personne d’autre que moi ”. On aimerait dire des boîtes de Ghez qu’elles aussi sont à “ bruit secret ”, ou peut-être plutôt à chuchotements secrets. L’autre œuvre de Duchamp que l’on évoquera ici, serait, bien sûr, Étant donné : 1/ la chute d’eau, 2/ le gaz d’éclairage (1946-1966), où le spectateur, le “ regardeur ”, place ses yeux devant deux trous percés dans une porte ; et ce qui lui est donné à voir cache ce qu’il ne verra jamais…
Les boîtes de Gilles Ghez jouent aussi avec le montré et le caché, avec l’offert et l’interdit, avec les apparitions et ce qui se dérobe, avec les évidences et les secrets. Elles trouvent ainsi l’un de leurs emblèmes à l’intérieur d’elles mêmes : dans le personnage de Lord Dartwood, spectaculaire et flegmatique, ne laissant rien voir (ou presque) de ses sentiments, de ses émotions, de ses secrets. Mais, sur Lord Dartwood, nous reviendrons.


3/ Jeux de miroirs, symétries, doubles

Dans les boîtes de Gilles Ghez, on rencontre des jeux de miroirs, des symétries, des doubles. Ghez lui-même remarque que les initiales de Lord Douglas Dartwood sont D.D. ; et les siennes sont G.G.

Une des boîtes montre Lord Dartwood regardant sa collection de chaussures. On a souvent remarqué qu’une paire de chaussure “ fonctionne ” selon une symétrie en miroir. Chaque élément de la paire est, bien sûr, dissemblable de l’autre et en constitue l’image parfaite. La répétition des paires, des styles divers dans une collection, fréquente et apparemment banale, amène à rêver autour du semblable et du différent, des ensembles et des paires, des jeux du même et de l’autre. Le rêve peut devenir encore un peu plus complexe s’il tente de mettre en rapport la forme de la chaussure (dans son creux, dans son ouverture) et celle du pied qui lui correspond…

Les initiales D.D. (Douglas Dartwood) et G.G. (Gilles Ghez) constituent la répétition de deux lettres semblables et dissymétriques, refusant la symétrie en miroir. Faut-il aller jusqu’à se demander, par goût de la plaisanterie, si D.D. ne renvoie pas à “ droite ” et G.G. à “ gauche ” ? Mais, vite, on considérera cette hypothèse très hasardeuse avec un sourire un peu méprisant…
Dans de tels rêves sur les doubles, les symétries et les dissymétries, d’autres jeux avec le deux s’annoncent : entre le créateur et son héros (qui est son image et son contraire), entre la réalité quotidienne et sa reprise dans l’œuvre.


4/ La vie élégante et l’importance des détails

À juste titre, Gilles Ghez se méfie du mot “ dandysme ”, trop souvent employé à tort et à travers, avec parfois des nuances péjoratives, source de multiples et inutiles malentendus. Honoré de Balzac, déjà, n'aimait pas ce terme et lui préférait le terme de “ vie élégante ”. On se dira que Gilles Ghez lui-même et son personnage Lord Dartwood désirent mener une vie élégante, qui se manifeste dans les gestes, les paroles, les pensées, les désirs, les habits, les conceptions de la vie et de l’art, les rapports aux femmes, aux hommes, aux objets, à l’argent, aux nourritures et aux boissons, aux voyages.

De la vie élégante Balzac affirme qu’elle tient compte de la mode, mais en s’efforçant d’en saisir le sens et qu’elle se soucie de la pensée : “ L’homme qui ne voit que la mode dans la mode est un sot. La vie élégante n’exclut ni la pensée, ni la science ; elle les consacre ”.

Pour celui qui désire mener la vie élégante, chaque détail est important, mérite d’être l’objet d’une attention extrême, d’un travail long. Ou plutôt il vaudrait mieux dire qu’à l’intérieur de la vie élégante, il n’est pas possible d’opposer l’accessoire et l’essentiel, le travail sur les détails et la recherche de solutions générales, le frivole et le grave. Pour l’élégant, tout compte : les façons de penser, d’écrire, de nouer une cravate, de marcher et bien d’autres “ détails ”. À la fois désinvolte et minutieux, l’élégant ne sait jamais d’avance ce qu’il pourrait traiter avec négligence. Et il ne néglige rien. Tout, pour lui, mérite travail et réflexion. C’est pour les élégants qu’écrit Balzac, pour ceux qui, subtils, ne sont jamais aveugles face à l’imperceptible, au léger, au peu. “ Je parle (dit Balzac dans La théorie de la démarche, 1833) pour les gens habitués à trouver de la sagesse dans la feuille qui tombe, des problèmes gigantesques dans la fumée qui s’élève, des théories dans les vibrations de la lumière, de la pensée dans les marbres et le plus horrible des mouvements dans l’immobilité ”. Faut-il rappeler que, depuis 1833, certains savants ont su devenir des subtils et trouver, par exemple, des théories à partir des vibrations de la lumière ?
Dans la vie élégante, le style s’empare de tout geste, de tout objet. C’est Balzac encore qui, dans la Physiologie de la toilette, en 1830, peut écrire avec un mélange de sérieux et d’ironie : “ La cravate, c’est l’homme ; c’est par elle que l’homme se révèle et se manifeste (…). La cravate ne vit que d’originalité (…)… L’imitation, l’assujettissement aux règles la décolorent, la glacent, la tuent ”. Nouer sa cravate, à l’âge romantique, suppose une spontanéité acquise, qui parfois multiplie les essais et erreurs : “ Le nœud lui déplaisait-il, (l’élégant) jetait la première cravate, en prenait une autre. Quelques fois il en essayait jusqu’à dix, quinze, avant d’être satisfait de son œuvre ; car la cravate, expression de la pensée comme le style, est souvent rebelle comme lui ”.

Lorsque l’élégant est artiste, il consacre, bien sûr, exactement autant de soin aux éléments de chaque œuvre qu’à tous les autres “ détails ” de sa vie : ni plus ni moins, car son exigence est constamment la plus grande exigence possible. De ce point de vue, Gilles Ghez est un artiste élégant. Et, pour parvenir à cette élégance qui est acharnement au travail, application extrême, il se fera artisan. Il utilisera les outils du menuisier, de la couturière, du tailleur de pierre. Ou bien, il inventera ses propres outils selon les besoins du moment.

Pour lui, comme pour le peintre Robert Malaval (1937-1980), cette recherche d’une certaine “ perfection ” constitue une véritable loi. En 1979, Robert Malaval disait : “ Après l’écroulement de la morale, il ne reste que l’élégance. On peut faire n’importe quoi, mais pas n’importe comment. ” Deux œuvres (qu’apparemment peu de choses rapprochent) naissent ainsi de la volonté de ne pas agir n’importe comment.


5/ Autoportraits déguisés

Quand Gilles Ghez, en 1986, crée le personnage de Lord Dartwood, il fait et ne fait pas son autoportrait. Il est Lord Dartwood (qui porte des habits semblables à ceux dont il aime se vêtir) et il ne l’est pas. On pourrait d’ailleurs dire que toute œuvre constitue un autoportrait déguisé et déformé. Manet est et n’est pas, par exemple, un déjeuner sur l’herbe. Monet est et n’est pas, la cathédrale de Rouen. Alexandre Dumas est et n’est pas chacun des quatre mousquetaires ; il est et n’est pas non plus leur somme. Flaubert est et n’est pas Madame Bovary, Bouvard, Pécuchet, Salammbô…
Selon les époques, divers personnages ont hanté les œuvres de Gilles Ghez : un rêveur construisant des châteaux en Espagne, un Chouan “ choyé ” et inquiétant, sorte de mort-vivant ; un humanoïde au visage abominable ; un gentilhomme de fortune du XVIIIe siècle ; un détective en gabardine ; un consul vivant “ au-dessous du volcan ” ; un espion ; un gangster et quelques autres. Lord Dartwood est, semble t-il, le premier personnage de Gilles Ghez à posséder un nom propre. Ghez a pensé un moment à le nommer Darkwood (bois sombre), mais ce nom risquait de transformer le Lord en une figure allégorique. Et le Lord n’aurait pas aimé cela.


6/ Portrait d’un homme dangereux

Pour diverses raisons, le paragraphe a été supprimé. Aux lecteurs de l’écrire.


7/ Le romanesque nomade

Tout se passe comme si Lord Dartwood était (du même que le fantôme du Bengale, héros d’une célèbre bande dessinée) immortel, comme si, pouvaient trouver forme, s’incarner, les récits qui traînent dans le monde. À travers lui, un romanesque nomade, né dans nos fantasmes, dans nos rêves d’enfants et d’adolescents, alimenté par des milliers d’images, des milliers de phrases, trouve de nouvelles figurations. Ce romanesque errant s’invente ici de nouvelles mises en scènes, des occasions de surgir, à la fois étonnantes et attendues.

Une œuvre de Gilles Ghez s’intitule Châteaux en Espagne (1971). Lord Dartwood vient habiter nos multiples châteaux en Espagne : manoirs écossais, clubs anglais, pubs bien ou mal famés, docks de Londres, de Hambourg ou de Valparaiso, motels qu’ont su décrire les auteurs de romans policiers et Vladimir Nabokov, temples des Incas, palais des Maharadjahs, fumeries d’opium, cabines luxueuses des grands transatlantiques, soutes sinistres, jonques chinoises, murs de briques à l’arrière de bars louches. Chaque fois, ou presque, que nous inventons ou retrouvons des lieux d’égarement, Lord Dartwood vient les hanter, calme et décidé. S’il peut jouer le rôle de James Bond, il lui arrive aussi d’entrer dans celui d’Arsène Lupin, des héros d’Honoré de Balzac, de Rudyard Kipling, de Raymond Chandler, dans celui de Corto Maltese, dans celui des personnages de Joseph Von Sternberg, d’Alfred Hitchcock, et bien d’autres. Il jouera également sur des “ scénarios ” de Stevenson, Conrad, ou Evelyn Vaugh.


8/ Le raffinement dans l’imaginaire

En passant, sans y insister, on remarquera ici qu’il n’y a pas, pour notre imaginaire, d’opposition entre les phrases des romans populaires et celles des écrivains “ reconnus ”, entre la bande dessinée et les romans de Balzac, entre les films de série B et ceux dont on ne dit pas, en général, qu’ils sont “ de série A ”. Naturellement, tout n’est pas bon pour notre imaginaire. Il rejette l’ennuyeux, le terne, le vulgaire, où qu’il les trouve. Il choisit l’inattendu, le fascinant, le flamboyant, le désirable, l’inquiétant dans un vers de Baudelaire, dans un paragraphe de Lautréamont comme dans une page d’un roman d’espionnage. Il fait preuve à la fois d’éclectisme et de raffinement.

On notera aussi qu’un certain nombre de héros populaires se définissent (comme par exemple, Arsène Lupin) par une élégante désinvolture, un art de vivre raffiné. On évitera à ce propos les banales considérations sur les leurres présentés au lecteur pauvre, sur les paradis illusoires et les fallacieuses identifications offertes à ce lecteur, au spectateur. On pensera surtout que chacun de nous (riche ou pauvre, quelle que soit sa culture, quelles que soient ses passions) peut développer un imaginaire raffiné, amoureux d’atmosphères exceptionnelles, ayant le goût des expériences exquises, épris de subtilité. Chacun trouve alors dans les héros élégants un emblème de cet imaginaire subtil.


9/ La notion de rôle

De Lord Dartwood, on dit ici qu’il joue des rôles. On préfèrera cette expression venue du monde du théâtre (qui fascine Gilles Ghez) à une quelconque métaphore familiale. On ne voudra pas surcharger Lord Dartwood d’une trop nombreuse famille. On n’en fera pas l’arrière-petit-neveu de Rastignac et du Comte de Monte-Cristo, le neveu d’Arsène Lupin, le cousin de Corto Maltese… On rêvera, on pensera un peu autour de cette notion de rôle. On se souviendra que certains tableaux de Sir Joshua Reynolds (1723-1792) s’intitulent : Miss Kitty Fisher en Cléopâtre ; Mrs Hale en Euphrosyne ; David Garrick dans le rôle de Kiteley ; Mrs Abington en “ Miss Prue ” ; Master Crewe en Henri VII ; La duchesse de Manchester et son fils Lord Mandeville en Diane désarmant l’Amour ; Francis, 5e duc de Bedford, avec ses frères et Miss Vernon en Saint George et le dragon.

On se rappelle aussi certaines œuvres de Robert Malaval pendant sa période Rose, blanc, mauve (1965-1969). Un tableau s’intitule Une aventure de Boris the spider (Taylor Mead dans le rôle de Boris). Parfois le rôle semble ignorer les différences sexuelles ; ou plutôt il leur est indifférent, il s’en amuse, il trouble les habitudes et accroît la perturbation. Deux toiles ont pour titre Bernadette Lafont dans le rôle de Caligula. D’autres œuvres de Robert Malaval indiquent la possibilité pour chacun de nous de s’identifier (de façon intermittente) au rôle qu’il joue le plus souvent, à ce “ moi ” hypothétique dont il pense qu’il le définit, qu’il constitue son identité Sherry Van Dyke dans son propre rôle ; ou bien Deux poses d’Annelia dans son propre rôle.

Pour Sir Joshua Reynolds, pour Malaval, pour Gilles Ghez, pour quelques autres, l’identité à soi-même n’est pas une contrainte. Elle devient un choix non nécessaire et éphémère. Le moi n’est plus maître et possesseur de lui-même. Il n’est plus assuré de sa permanence. Il se désigne comme un nom propre. Il peut prendre des “ poses ”, elles-mêmes définies par d’autres noms propres (chez Malaval, Boris the spider ou Caligula). Cette précarité du “ je ” est vécue sans grands mots, sans tragique, sans angoisse. Chez Reynolds, il s’agit d’un jeu avec la mythologie classique, le théâtre, le ballet. Chez Malaval ou Gilles Ghez, le jeu s’organise à partir de mythes dispersés, de récits en miettes, de fictions fragmentaires, liant les formes d’art dites “ populaires ” à celles que l’on nomme “ savantes ”.


10/ Au-delà du bien et du mal

Parmi les rôles qu’accepte Lord Dartwood, certains le conduisent au-delà du bien et du mal, en une région où seul compte le déploiement d’une force, l’exercice d’une énergie. Il joue alors des rôles proches de ceux de Maxime de Trailles, l’un des personnages de la Comédie Humaine de Balzac. Il a son élégance : “ Maxime a le talent de jouer, de manger et de boire avec plus de grâce que qui que ce soit au monde ”. Il est, comme lui, à la fois incapable et efficace, prêt à faire le bien ou le mal, souvent disposé à ne rien faire du tout : “ Le Comte Maxime de Trailles est un être singulier, bon à tout et propre à rien (…) , Aussi capable de commettre un bienfait que résoudre un crime ”. C’est, dit Honoré de Balzac, un “ anneau brillant qui pourrait unir le bagne à la haute société ”.


11/ Croire aux fables

Lord Dartwood peut également jouer le rôle du héros de la bande dessinée d’Hugo Pratt, Corto Maltese. Mais Dartwood doit alors se faire un peu plus tendre et rêveur qu’il ne l’est d’habitude. Il y a chez Corto des générosités désinvoltes que Lord Dartwood manifeste rarement. La description qu’un des amis de Corto fait de lui ne convient qu’en partie à Dartwood : “ Toi, l’éternel fainéant, l’ingénu Don Quichotte de quatre sous, le séducteur frustrant et frustré, le parasite romantique, peut-être sentimental ”. Pourtant Corto et Lord Dartwood ont, tous deux, le même flegme, la même façon polie de circuler parmi les dangers sans manifester leurs émotions. Tous deux sont à la fois rêveurs et cupides, toujours à la chasse d’improbables trésors. Tous deux passent très rapidement de la nonchalance aux actes les plus efficaces. Tous deux se meuvent avec aisance dans un monde où le vrai et le faux, le matériel et la fiction ne cessent de se mêler. Dans La fable de Venise (Casterman, 1981), Corto Maltese cherche “ l’émeraude de Salomon ” sans être sûr qu’elle existe : “ l’émeraude de Salomon est-elle une fable ? je n’en sais rien. Moi, de toute façon, je crois aux fables ”. Dartwood croit aussi aux fables, dans la mesure où il croit en quelque chose. Il y croit au moins autant qu’à la réalité.


12/ Le romanesque et les ellipses

Si Lord Dartwood peut jouer tant de rôles, s’il nous aide à retrouver le romanesque nomade, à nous y mouvoir, c’est, au moins en partie, parce que les boîtes où Gilles Ghez le fait apparaître ne forment pas une histoire suivie. Entre les scènes qu’il invente et construit, Gilles Ghez ne désire pas raconter une histoire, montrer une logique narrative, simple ou complexe. On pourrait même dire, au contraire, qu’il souhaite abolir les logiques stables des récits linéaires.
Il choisit l’ellipse contre la transition. Il préfère le décousu, l’irrégulier, au suivi. Il pense que ce qui se passe entre les scènes situées dans les boîtes est plus important, plus intense, plus énigmatique que ce qu’on voit. Et ce qui se passe ainsi n’est ni montré, ni dit, encore moins expliqué… Naturellement les événements (entre les boîtes) ne sont pas n’importe lesquels. Ils naissent de ce que nous regardons dans les boîtes et supposent des complicités entre notre imaginaire et celui de Gilles Ghez. Ils s’élaborent (souvent de manière inachevée, par bribes incertaines, par fragments flottants de récits) à partir des vides entre les boîtes, des blancs de la narration, de l’absence de figures entre les formes créées par Gilles Ghez. De même, dans le texte que vous lisez en ce moment, les espaces entre les paragraphes ont au moins autant d’importance que les mots…

Au moment de la création des pièces, il est assez fréquent que Gilles Ghez ne sache pas comment elles vont s’intégrer dans un récit possible. Il sent qu’il aura du plaisir à figurer un hydravion survolant l’Amazone et qu’il finira bien par trouver une occasion pour justifier cette scène dans la flottante saga de Lord Dartwood.

Chaque scène comporte d’ailleurs souvent un aspect ambigu. Quand deux amants se tiennent au bord de l’abîme, bien des possibilités existent : l’un peut tuer l’autre ; ils peuvent désirer mourir ensemble ; il peut finalement ne rien se passer. Lorsqu’un homme tient un revolver, nous ne pouvons deviner s’il est ou non chargé, ni vers qui l’homme le dirigera en fin de compte. Toute figure ici produit de nouvelles questions, de nouveaux moments d’un labyrinthe narratif extrêmement complexe.

En même temps que les récits pluriels se poursuivent, s’enchevêtrent, des images se créent, jeux de symétries et de dissymétries, de cercles et de carrés, de verticales, d’horizontales et de diagonales, jeux de couleurs, mise en rapport de matières hétérogènes (bois, résines, éponges, métal, pierres, etc…). Chaque boîte est créée à la fois à partir de choix formels et à partir de désirs narratifs. Si Gilles Ghez se veut davantage peintre que raconteur d’histoires, ces deux rôles ne sont nullement incompatibles. Et, pendant ce temps, flegmatique, Lord Douglas Dartwood pousse de la pointe de son parapluie une boîte d’allumettes dont la vignette décorative figure une jonque chinoise : une boîte d’allumettes sur un trottoir.

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